La lettre est arrivée ce matin. Elle ne l’a pas ouverte encore.
Elle est rentrée, a vu tout de suite dans le courrier ce timbre significatif. L’adresse tapée par ordinateur.
Ça ne veut rien dire, elle le sait. Il se peut simplement qu’il n’ait plus eu le temps et c’est le régiment qui s’est chargé de l’envoi. Ça ne veut rien dire de plus.
Elle est rentrée dans la cuisine, jeté le courrier sur la table de l’entrée. Les bras chargés de ses courses, elle perd son temps à ranger les produits les un après les autres. Anesthésiée. Un paquet après l’autre, un placard après l’autre.
Dans sa tête, elle se fait des scénarios. Les nouvelles qu’il va lui apprendre, lui qui n’a pas le droit de parler. Ce qui se passe au quotidien dans la caserne à défaut de ce qui se passe au quotidien dans sa vie.
Elle sait déjà qu’il ne parlera pas des balles qui sifflent, qu’il ne parlera pas de Mathieu qui a été blessé il y a dix jours. Ni d’Aurélien et de ses hommes qui ont été pris en embuscade et qui sont morts il y a un mois.
Un mois, déjà. Un mois qu’elle n’a pas reçu de lettres de lui. Il l’appelle parfois mais là non plus, il ne dit rien. Il n’a rien le droit de dire.
Les mauvaises nouvelles, elle les apprend le soir avec les autres femmes, lorsqu’elles se réunissent, dès que l’une d’entre elles a reçu la lettre fatidique. Celle avec le timbre de l’armée, et l’adresse dactylographiée.
Aurélien et ses six hommes. Le même régiment que lui. Les patrouilles de jour, qui sont finalement un peu plus dangereuses que les patrouilles de nuit.
Elle pense à sa façon de conclure ses lettres, à chaque fois. « Mienne, tiens à jamais ».
Elle n’a jamais vraiment aimer ce « A jamais », elle aurait préféré un « pour toujours », mais en même temps, de quoi se plaint-elle ?
En rangeant la cuisine, elle imagine la chaleur qu’elle ressent à chaque fois qu’elle le lit. Et puis elle revoit l’enveloppe, impersonnelle. Un frisson la saisit… Mais il n’y a aucune raison. C’est un bon soldat, un des meilleurs. Elle devrait aller ouvrir la lettre au lieu de perdre son temps. Elle ne voit rien de ce qu’elle fait, elle l’imagine juste, lui qu’elle aime tant, seul là bas, au milieu de ces hommes qui veulent simplement le tuer, entouré de barbelés et de mitraillettes. Lui qui porte son arme pour défendre les autres.
Les heures s’égrainent, et la lettre toujours attend sur la table. Elle erre dans la maison, range, fait le ménage. A 16h elle part chercher Alison à la crèche. La petite à l’habitude de grandir sans son père. Ça fait bientôt huit mois qu’il est là bas, et elle n’a que deux ans… c’est presque la moitié de sa vie sans son père.
Alors que le bébé se couche, peut être un peu plus tôt que d’habitude, elle reçoit quelques coups de téléphones. Ses amies viennent donner les dernières nouvelles reçues.
Stéphane sera rapatrié prochainement à cause d’une blessure à la jambe, Marie n’en peut plus de joie, il ne repartira pas tout de suite. Peut être même jamais, si tout ça se finit bientôt.
Elle explose de joie avec les autres, elle en appelle pour partager la bonne nouvelle. Les femmes de ce régiment sont solidaires, en l’absence de leurs hommes.
Rien ne les relie pourtant, rien d’autre que l’absence et la peur.
Alors que la fin de la journée approche, elle regarde fixement les minutes défiler sur le réveil. La lumière rouge l’hypnotise. Elle n’a l’impression de penser à rien, mais pourtant une idée fixe monopolise tout son être. Elle doit aller ouvrir cette lettre. Elle doit absolument la lire, sinon jamais elle ne pourra dormir.
Peut être est-ce juste la peur de ne plus jamais pouvoir dormir après l’avoir lu qui la paralyse.
En chemise de nuit, les cheveux défaits, elle se décide à sortir du lit et à retourner dans la cuisine.
La lettre est là, elle n’a pas bougé. Elle ne la regarde même pas et va se préparer un thé. Tournant le dos à la petite table, comme si ainsi elle pouvait nier son existence.
Le thé refroidi dans la tasse qu’elle n’a pas bu, elle ne quitte plus des yeux cette lettre. Retardant l’instant, savourant à l’avance les mots de son amour. Niant la possibilité que la lettre ne soit pas de lui.
Toute la nuit, grelottante dans sa chemise de nuit, les pieds nus sur le carrelage, elle reste assise sur cette chaise. Le froid ne l’atteint pas, elle est bien trop loin dans ses pensées. Elle se rappelle leur vie rêvée, la naissance d’Alison, les barbecues dans le jardin dès le printemps. Les amis si nombreux et les dîners sur la grande table du jardin, sous le cerisier. Le paradis, le paradis perdu il y a huit mois.
La lumière de l’aube la tire de sa torpeur. Elle pose sa tasse froide et pleine, se déplie de sa chaise, sans faire attentions aux crispations et aux tensions de son corps, et s’approche de la petite table.
De ses doigts tremblants, elle saisit l’enveloppe. Il faut juste qu’elle ne pense pas, qu’elle l’ouvre et lise les premiers mots, d’un trait.
Brusquement, elle déchire l’enveloppe et sort la lettre. Elle doit la lire, maintenant.
© isie